Cas de conscience

Publié le par Fred

Ce que je vais vous raconter aujourd’hui a commencé à la fin du mois de mars 2013. Pour vous resituer un peu le contexte, à ce moment là, j’étais en plein dans mon premier protocole de chimio, mon vieux copain le folfox, et ça se passait plutôt bien. Je n’avais pas trop d’effets secondaires, enfin j’en avais quand même mais je pouvais les gérer, et je commençais à m’habituer à la vie avec une poche de stomie. En revanche, ce qui était moins cool à cette période, c’était que notre proprio nous avait donné notre congé et on devait se chercher un nouvel appart. J’avais parlé de cette situation à l’assistante sociale de l’hôpital lors d’une de mes chimios, et elle m’avait conseillé de contacter l’assistante sociale de ma commune de résidence : peut-être je pourrais avoir de l’aide de ce côté.

Ce qui fut dit, fut fait et quelques jours plus tard, nous étions dans le bureau d’une assistante sociale à Montrouge. Après lui avoir raconté mon histoire, elle a nous a tout de suite dit que pour le logement, elle ne pourrait pas faire grand-chose pour nous mais que par contre, il y avait plusieurs autres choses à faire dans ma situation pour me faciliter la vie, en particulier la demande d’une carte d’invalidité. Quand elle m’a parlé de ça, j’ai eu une réaction assez brusque : « Non, pas besoin, je ne suis pas handicapé » lui ai-je répondu assez sèchement. Elle n’a donc pas insisté plus que ça.

Quelques mois après, nous voilà dans le cabinet de ma médecin généraliste pour une consultation de je ne sais plus quoi. Je viens d’être opéré du foie et elle me dit que j’ai encore les yeux jaunes et c’est vrai qu’à cette époque, je ne suis pas très frais… Ce jour-là, elle aussi me parle de la carte d’invalidité. Elle me donne tous les avantages de faire cette demande : se garer facilement, pouvoir s’assoir dans les transports en cas de grande fatigue, priorité dans les files d’attente etc. Cette fois encore le voyant «handicapé » clignote encore bien fort et bien rouge dans ma tête et mon orgueil aussi haut que les monts, domine la nuée et le cri des démons me fait décliner encore la proposition. Malgré tout, ce n’est plus un refus ferme et catégorique comme la première fois. Les arguments du médecin ont fait mouche (surtout la carte de stationnement car à ce moment de l’histoire, on pensait à s’acheter une voiture pour faciliter nos déplacements).

Une opération et un nouveau protocole de chimio plus tard, l’idée a fait son chemin dans ma tête et c’est vrai que je suis beaucoup plus fatigué par la chimio qu’au début. Quand je revois ma médecin en octobre 2013, même si je ne suis plus gêné par ma poche, quand elle me dit une nouvelle fois qu’une carte d’invalidité me serait très utile, je lui demande timidement qu’est-ce que je dois faire pour l’obtenir. C’est somme toute assez simple : il y a un formulaire à remplir par moi et par le médecin, une photocopie de la carte d’identité à produire, 2 photos à donner et un certificat de domicile à apporter. Il faut donc que je me rende au centre administratif de Clamart pour retirer le formulaire, remplir ma partie et le donner au médecin pour qu’elle remplisse la sienne, ajouter les 3 autres documents et envoyer le tout à la Maison Départementale des Personnes Handicapés (MDPH) des Hauts-de-Seine. Après toutes nos aventures en préfecture d’Antony, c’est trop facile comme démarche, du pipi de chat pour nous, les baroudeurs des administrations publiques françaises…

La demande a donc été envoyée fin novembre 2013. Un bon mois plus tard, nous recevons un accusé de réception de ma demande, puis… plus rien du tout… En mars, j’ose un petit coup de téléphone à la MDPH pour avoir des nouvelles. Passe ton chemin Fred, qu’est-ce que tu crois, t’es pas un vrai baroudeur aguerri si tu paniques déjà après seulement 4 mois d’attente… On me dit que ce délai est tout à fait normal, le dossier suit son cours, il va bientôt être présenté au comité de médecins qui valident ou non la demande. Ils peuvent aussi décider d’un petit entretien de vérification et là, ça sera encore plus long… Par chance, je n’ai pas eu droit à cette visite et au bout de 8 mois d’attente, j’ai reçu une convocation pour venir retirer ma carte : j’avais enfin en ma possession ma carte d’invalidité et ma carte de stationnement.

C’est à partir de ce moment que les problèmes ont commencé. Rassurez-vous, aucun problème administratif, aucun problème médical, non, rien de tout ça… juste un petit problème dans ma tête, que je me suis fait gentiment tout seul comme un grand, comme si j’en avais pas déjà assez… Le fait est que, au moment de ma demande et pour toute l’année 2013, j’étais vraiment à la rue, et début 2014 aussi. Mais à partir du moment où j’ai reçu mes cartes, j’étais quand même beaucoup mieux… Bon ok, pendant l’été 2014 encore, elles se justifiaient, tellement mon amie l’oxaliplatine m’éparpillait façon puzzle. Mais ensuite, je me suis quand même fait l’effet d’un bon vieux gros imposteur… La carte d’invalidité donne droit à beaucoup d’avantages. Par exemple, je peux virer la petite mamie surchargée de courses de ma place réservée dans les bus… allez hop, on dégage, la mémère… Ben non, je ne le fais pas, évidement. Mais prenons un aveugle, amputé d’un bras et d’une jambe, ben lui, on comprendrait qu’il veuille s’assoir dans le bus… ben j’ai exactement les mêmes droits que lui… pas trop normal, si ?

Bon, pour tout vous dire, mon cas de conscience est à deux vitesses, et je n’en suis pas particulièrement fier : ma carte de stationnement, je me suis vite convaincu que je pouvais l’utiliser comme je le voulais, même si je sais que quelqu’un en vrai difficulté de déplacement aurait peut-être plus besoin que moi d'une place de stationnement réservée … Oui, je sais, vraiment pas de quoi être fier. Les parisiens en voiture me comprendront peut-être plus facilement que les autres… Pour la carte d’invalidité, j’ai plus de mal. Ça me travaille vraiment. Je l’ai utilisée seulement 2 fois pour le moment : pour entrer au Louvre et au centre Pompidou de Paris. Et ces deux fois sont très récentes : en décembre dernier alors que j’avais la carte depuis six mois. Oui, ça me travaille beaucoup… En septembre dernier, lors d’une visite au centre Pompidou de Metz, je m’étais répété dans ma tête pendant 2 jours « allez cette fois, tu fais pas ta couille molle, tu utilises ta carte pour entrer ! tu regardes la caissière et tu lui fourres ta carte sous le nez et tu passes en la fixant du regard, tête haute, épaules droites, port altier, sur de ton fait. » Résultat, arrivé à la caisse, j’ai payé mon ticket comme tout le monde… Tous les musées seraient gratuits pour moi si je le voulais. Alors autant pour des grandes institutions comme le Louvre, goinfrées de subventions et assaillies continuellement par les touristes, j’ai moins de scrupules à ne pas leur donner de l’argent, autant des petits musées privés arrivant à peine à joindre les deux bouts et dont les conservateurs se battent pour faire vivre de petites collections, je ne peux pas faire autrement que de payer mon entrée comme tout le monde. Sinon, à part ça, je ne me vois vraiment pas dégager quelqu’un dans un bus ou dépasser tout le monde dans une file d’attente. Ensuite, il se trouve qu’avec ma carte d’invalidité, j’ai la possibilité de déclarer une demi part en plus pour mes prochains impôts. Une visiteuse du blog vient de m’apprendre ça. Est-ce que je vais le faire ? Ben oui, je pense, là encore, je n’aurai pas trop de scrupules. Appelons ça de l’optimisation fiscale, un sport très à la mode de nos jours…

Dites moi ce que vous pensez de tout ça. Est-ce que je suis bien bête de ne pas bénéficier de tous les avantages auxquels j’ai droit ou est-ce que je ne suis qu’un sale profiteur du système menant la société et les honnêtes gens à leur perte ? Ni l’un ni l’autre je pense. Simplement quelque part entre les deux, penchant d’un côté ou de l’autre selon la situation. Les grands principes, c’est toujours facile de les défendre quand ça concerne les autres, et le pragmatisme, c’est quand même dès fois une belle petite ordure.

Publié dans Vie quotidienne

Commenter cet article

Eric Blaise 12/02/2016 00:39

Bonjour,

J'aimerais seulement vous remercier pour votre courage à la suite de ce que vous avez subi. Un membre de ma famille avait été diagnostiqué avec un cancer au niveau des ses colons qui était une affaire très difficile à subir. Bref, on l'avait faite une stomie vu qu'ils ont coupé une partie de ses colons. J'espère que tout va mieux pour vous maintenant.

John 09/03/2015 02:31

comment tu vas ?

Fred 09/03/2015 11:40

Hello John ! Oui je sais, le blog n'est plus trop actif en ce moment... Mais ça n'a rien à voir avec mon état de santé... Ou plutôt si, ça a tout à voir : tout va pour le mieux donc je n'ai plus grand chose à raconter de croustillant... Mais je vais quand même me forcer et un nouvel article va bientôt arriver!...

Marie Christine 09/03/2015 01:47

Tes scrupules sont tellement touchants et ta façon de nous les raconter si délicieuse, que pour moi, même si tu fais de temps en temps une petite entorse à la morale, je t'absous.

Eliane 19/02/2015 10:47

C'est déjà assez difficile comme ça... Pas de scrupule... J'attends ma carte depuis 6 mois... Au moins quand j'irai à l'hôpital pour les soins, je pourrai me garer.
Cordialement,

Aurélie 04/02/2015 10:43

Coucou Fred !
Quelle idée d'avoir des scrupules... ! Je pense aussi que cette carte tu en as besoin, et tu n'as pas à culpabiliser ! D'ailleurs, on ne te l'aurait pas donné sinon ! Et ce n'est pas du profit... c'est juste un peu de simplicité dans un monde de galères que tu cumules depuis tout ce temps !Vas-y, dépasses les files d'attente, vas au musée, vires les petites vieilles... bon pas les trop canieuses quand même !!! Mais UTILISE CETTE CARTE !!!
Au plaisir de te lire cousin !
Je vous embrasse fort tous les deux !

John 05/02/2015 22:49

J'adore la dissymétrie entre les remords de l'auteur du blog et votre manque de scrupules.

Hervé 31/01/2015 14:48

Salut Fred,

Tu as eu raison de demander cette carte, surtout qu'on te l'a conseillé.
Tu peux réellement en avoir besoin.
Le fait de pouvoir juger au cas par cas si tu l'utilise ou pas doit t'éviter d'avoir des remords.

jacquesq 01/02/2015 23:24

Eh bien moi j'ai trouvé sur une poubelle à Neuilly-sur-Seine une carte de grand invalide de guerre, le vrai de vrai modèle en émail, sans doute civiquement jetée par les héritiers après le décès du grand-père ancien combattant. Je ne me suis pas fait prier pour la sauver des éboueurs et oui, je l'utilise pour m'économiser des heures de recherche de places de stationnement ainsi que le paiement des dites places. C'est mal ? Oui mais pour une fois que je jouis d'un privilège au lieu d'être toujours du côté de la cognée dans la "redistribution"...

Nata 27/01/2015 21:03

Je pense que cette carte tu ne la vole a personne cest un droit et un besoin point. Les autres te laisseraient leur place dans le bus meme etant malade pas possible?? Non bien sur car pas assez age ou handicape comme tu dis et pourtant oui tu as besoin de cette place assise dans le bus...

Marie Jeanne 26/01/2015 22:55

Coucou Fred !
Pourquoi tu veux déloger la pauvre petite mémère avec ses courses et qui prend une place assise dans le métro ? Trouve quelqu'un d'autre bon sang ! Cette carte il aurait fallu que tu puisses l'avoir au début quand tu en avais vraiment besoin ! Je sais aussi que tu es loin d'en abuser ! Mais c'était bien juste devant la cathédrale à Metz quand il pleuvait à saut !!!! ha ha ha.........
Bisous à tous les deux !

John 26/01/2015 20:35

Fonce.
Tu n'as réellement pas à rougir de ta pathologie.